Cet essai figure dans le volume français à paraître “Homos et Cathos: L’Eglise à l’épreuve du réel” publié chez Desclée De Brouwer. À lire en anglais ici.
Lorsque, collégiens, nous nous disputions dans la cour de récréation de notre école catholique de garçons, l’arme fatale était de nous traiter de pédés. Nous ne savions pas vraiment de quoi nous parlions mais nous savions que c’était la plus grosse insulte que nous avions en magasin, avant d’en venir aux mains. Je dois à la vérité d’avouer avoir longtemps encore ri de blagues de corps de garde qui touchaient à la dignité et à l’intimité de personnes qui étaient pour moi irréelles, hors de mon cercle social, alors que bien sûr elles en faisaient partie et souffraient l’humiliation en silence. Il a fallu mon entrée dans l’ordre dominicain pour que je fasse l’expérience de la fraternité avec des frères homosexuels, comme moi j’étais un frère hétérosexuel. C’est lorsque l’un d’eux m’a dit un jour personne ne choisit d’être homosexuel que mes yeux, enfin, se sont ouverts. Ce fut mon chemin de Damas.
C’est le grand mérite de ce livre de briser ce tabou de la manière la plus belle et la plus apaisante qui soit.
Comment dès lors s’étonner de la force du retour de balancier initié par les premiers coming out héroïques, pouvant aller en certains lieux et milieux jusqu’à entrer dans une dynamique de minorités identitaires, voire de lobbying ?
Taboue à force d’ignominie pendant des siècles, taboue aujourd’hui du fait d’une banalisation institutionnalisée, qu’il est difficile de parler d’homosexualité ! C’est la grande qualité de ce livre de briser ce tabou de la plus belle et pacifiante des manières. Partir d’expériences de vie et les relire à la lumière des Écritures, de la théologie, de la morale, allie naturellement le cœur et la raison et apporte la paix.
Oui, qu’il est difficile de mettre des mots sur l’homosexualité. Elle n’est pas une maladie, il n’existe pas de traitements chimiques et les tentatives de traitements psychiques donnent la nausée. Elle n’est pas un péché car péché rime avec liberté, et personne ne choisit d’être homosexuel. Elle n’est pas non plus la conséquence d’un conditionnement éducatif ou social car au sein d’une même fratrie ayant reçu la même éducation, un enfant l’est quand les autres ne le sont pas. Sa reconnaissance sociale ne fait pas devenir homosexuel mais permet plus facilement de l’admettre, de le partager aux autres, et de vivre aussi sereinement que possible son affectivité. L’homosexualité est sans pourquoi et il nous faut admettre cette part de non-savoir sur l’œuvre créatrice de Dieu.
L’homosexualité ne fait pas non plus partie de la norme, et en cela elle n’est pas normale à la condition bien sûr que le contraire de normal ne soit pas anormal. J’aime la définition qu’en donne James Alison dans sa contribution : l’orientation homosexuelle est une variante minoritaire régulière et non pathologique de la condition humaine. Cette définition inscrit l’homosexualité dans l’ordre de la création et non pas dans celui du désordre ou de la pathologie.
À mes yeux, ce qui constitue la valeur pastorale — et, en définitive, doctrinale — extrême de “Fiducia Supplicans”, c’est le rappel que Dieu bénit chacune de ses créatures, quel que soit leur état de vie.
Elle l’inscrit aussi dans le registre de la singularité. Au fond, depuis la nuit des temps, l’homosexualité souffre de la difficulté à accepter la différence. Pendant des siècles, et aujourd’hui encore en bien des lieux, la différence d’orientation sexuelle a été intolérable, niée ou bannie. Et aujourd’hui dans nos sociétés occidentales, cette différence est tout autant niée par une volonté de normalisation. Dans l’un et l’autre cas, c’est ce même refus de faire droit à la différence qui pose question. Or la question de la différence est inscrite au cœur de l’homosexualité.
La souffrance si finement décrite dans les récits qui font la matière première de ce livre réside, un jour, dans la prise de conscience d’une différence qui apparaît abyssale, tant à la personne elle-même qu’à ses proches. Cette souffrance ne résulte pas seulement de la peur du rejet familial ou social, elle plonge ses racines dans des tréfonds autrement plus intimes. L’expérience d’une affectivité non seulement possible mais heureuse, la volonté de moins souffrir de sa différence, conduisent naturellement à une forme de normalisation, mais cette normalisation peut-elle pour autant nier une différence qui se rappelle au couple au moment du désir légitime de procréation ?
Qu’il est douloureux de reconnaître que face à une réalité humaine aussi complexe et aussi possiblement douloureuse, nous peinions tant, en Église, à trouver les mots justes et à conjuguer la solidité d’une anthropologie chrétienne et la vérité d’expériences existentielles qui doivent être accompagnées et respectées pour ce qu’elles sont. Le qui suis-je pour juger du pape François a fait l’effet d’une bombe, il n’énonçait pourtant que la possibilité pour l’Église de ne pas seulement s’ériger en juge et en gardienne d’une vérité doctrinale mais au moins de faire preuve d’un salutaire non-savoir et non jugement des personnes.
Plusieurs contributeurs évoquent le texte magistériel Fiducia supplicans comme une avancée significative. En effet, si la doctrine de l’Église en matière de morale conjugale y est soigneusement rappelée en préambule, elle permet une avancée pastorale majeure. Je ne crois pas pour ma part que le propos de ce texte ait été de permettre la bénédiction à bas bruit des couples homosexuels ainsi que cela a été parfois compris. Ce qui fait à mes yeux l’extrême valeur pastorale, mais aussi finalement doctrinale, de ce texte est le rappel que Dieu bénit chacune de ses créatures quel que soit son état de vie.
Que serait pour Dieu le contraire de bénir ? Maudire ? Ou être neutre, sans opinion ? Ce serait folie de le penser comme ce serait folie de le penser pour des parents à l’égard de leurs enfants ! Le cœur de Dieu est infiniment plus grand que l’idée que nous pouvons l’imaginer. Par ce texte, l’Église autorise ses ministres à dire cette bénédiction, non pas seulement en leur nom personnel mais au nom de l’Église et cela change tout.
Qu’il est bon que les personnes homosexuelles, quel que soit leur état de vie, entendent cette bénédiction au même titre que vous et que moi.



